J’étais invitée à la phase finale du deuil, c’est-à-dire la veillée et l’enterrement le lendemain. En fait, le deuil a duré 15 jours. Cela veut dire que pendant 15 jours, le corps de la personne décédée était à la morgue et que la famille (au sens très très large du terme, environ 200 personnes) était réunie. Réunie pour quoi ? Pour quoi faire ? Pour être ensemble, faire des « causeries », des palabres, pour faire les courses, préparer à manger, manger, boire, pour préparer la veillée et l’enterrement. 15 jours est un délai qui permet à la famille qui vient de loin de bien profiter de son temps en famille. En temps qu’occidentaux, on peut se demander ce que les gens font la journée pendant tout ce temps du deuil (surtout que, en plus, ce n’est que la famille très proche qui peut aller voir le corps à la morgue pendant tout ce temps)... On Est Ensemble. C’est tout, c’est simple.
Travaillant la semaine, je ne pouvais que partager les moments du week-end.
La veillée est la nuit qui précède l’enterrement. C’est la « levée du corps ». On veille toute la nuit. Toute la famille (200 personnes) se retrouve pour causer, chanter et danser toute la nuit au son des balafons (instruments traditionnels, un peu comme un xylophone en bois). C’est très festif. On m’a expliqué que c’était particulièrement festif parce que la défunte était très « animatrice », bonne vivante, et que les balafons sont sortis que lorsque la personne a plus de 30 ans. C’est le jour-là que corps est sorti de la morgue et entreposé dans la maison, dans son cercueil, entouré de bougies et de fleurs. Les vieilles femmes (les « grands-mères ») veillent dans cette pièce. D’autres femmes sont à « la cuisine », cad dans un coin dehors, et préparent à manger toute la nuit (pour le lendemain). Elles lavent et vident le poisson, plument, vident et coupent en morceaux le poulet, passent au grill un gros cochon (pour en griller les poils avant de le couper en morceaux pour le faire bouillir), coupent en tout petits morceaux les tomates et autres condiments pour les sauces et accompagnements divers, lavent et coupent les légumes (cad des feuilles de toutes sortes)...
Cette nuit-là, j’ai goûté pour mon premier bouillon de pattes et de têtes de poulet. On gardait les autres morceaux pour le lendemain. Je n’ai pas trop aimé la patte : à part la peau, il n’y a rien ! Par contre, la tête de poulet n’est pas si mauvaise. Je ne pensais pas qu’on pouvait manger une tête de poulet ! Heureusement, néanmoins, qu’il faisait nuit et que je ne voyais pas trop ce que je mangeais... Une tête de poulet, c’est un peu comme la tête de poisson : il y a plein d’os, mais entre les os, il y a un peu de chair. Ce qu’il y a de bon ou d’agréable là-dedans, c’est de décortiquer. On croque les os tendres, on décortique dans le bouche, et on crache le reste parterre. Les Africains ne jettent vraiment rien. Donnez-lui un poisson et un poulet et vous ne retrouverez que 3 petits os ou arêtes bien « propres » dans l’assiette (ou sur la table)! Maintenant que j’ai essayé, je comprends un peu le plaisir qu’on peut avoir à manger une tête de poisson : ce n’est pas seulement l’aliment, mais le jeu de sucer les arrêtes, les diverses parties de la tête, et de décortiquer tout ça. Sachez que beaucoup d’Africains préfèrent manger la tête du poisson que la queue.
Revenons au deuil. Il faut dire aussi que parmi tous ces gens, il y a aussi des profiteurs, des soûlards. Oui, il y en a qui, toute la nuit, à la place de prier ou de danser, préfèrent aller dans le bar du coin et boire de la bière. Et il y en a qui, tout ce qu’ils attendent, c’est qu’on leur donne bien à manger pour conforter leur estomac. Il y en a aussi qui sont sincères dans leurs peine, prières, échanges mais qui sont quand même complètement soûls au petit matin.
Bref. Je suis rentrée au lever du jour, à 6h du mat, pour me reposer quelques heures avant de revenir pour l’enterrement.
Je suis donc revenue à 13h. La messe (catholique) devait commencer à 14h. Elle a duré environ 2h. Ca se passait dehors. L’assemblée était répartie dans le « jardin », sur des chaises plastiques. J’avais mis mon cabat (une grande robe africaine que vous trouveriez horrible) et mes babouches (tongs dans notre français : c’est LA chaussure nationale) pour l’occasion. Il y a eu des chants, des lectures bibliques, des témoignages (les enfants de la défunte, des gens du parti politique dans lequel elle militait (le parti d’opposition à celui du président JP BIYA – c’était donc une femme courageuse car c’est dangereux d’être dans l’opposition ici, ça ferme beaucoup de portes, à soi et à sa famille) etc, des prières... Un des moments que j’ai
Préférés fut lorsque l’assemblée, très nombreuse, s’est mise à chanter « Atalaé..... Onayobé..... » et que j’ai pu l’accompagner. La prière du Notre Père était chantée par la chorale, l’assemblée de chantait que le refrain et j’étais vraiment heureuse de pouvoir être en communion avec tous ces gens. A ce moment-là, j’ai vu beaucoup de personnes me regarder d’un air étonné : La Blanche chanter en Ewondo le Notre Père !!!
Après la messe, ce fut l’enterrement, à l’arrière du jardin de la maison de famille. Ce fut alors de grands cris, de chaudes larmes, une femme s’est évanouie, mon amie Karine criait et pleurait toutes les larmes de son corps. Je la soutenais comme je pouvais. J’essayais qu’elle ne tombe pas. Les Africains, c’est comme ça, ils extériorisent beaucoup. Ils font sortir leurs émotions au lieu de les garder pour eux et que ça les ronge ensuite. Une fois que c’est sorti, hop, c’est fini, ça va mieux. Donc un fois le corps enterré, c’était l’heure de la bouffe et de la boisson ! Hop, comme ça, sans transition ! Et Karine, qui, 2 minutes avant, pleurait et criait, avait soudainement des préoccupations bien matérielles. Mais ne vous détrompez pas : ça ne veut pas dire qu’elle n’était pas sincère dans sa peine. C’est juste une manière d’être et de gérer ses émotions différente de la nôtre. Donc maintenant, l’objectif était de bien manger et de bien boire, et de mettre à l’aise ses invités. Il y avait 2 buffets. Les gens allaient à tour de rôle se servir et quelqu’un était à chaque buffet pour vérifier que les gens ne se servaient pas trop (dans ces occasions là, comme pour les mariages, il y a toujours des gens qui veulent se goinfrer, se nourrir pour la semaine, et qui dévalisent le buffet sans penser aux suivants, comme des gamins). Après les larmes, c’était l’alcool qui coulait à flot ! Il était 4h30 de l’après-midi. Les Africains n’ont pas d’heure pour manger. Ils mangent quand ils ont faim, et surtout, quand ils peuvent manger. Petite précision : il n’y a jamais de dessert, ou presque jamais.
Quand j’ai eu fini de manger, je vois des gens apporter une chèvre qu’ils tenaient en laisse. Les gens étaient là, en train de finir leur repas, et moi, mes yeux sont attirés par cette chèvre que 3 hommes couchent sur le sol, avant de l’égorger... Personne ne prenaient garde à cet événement : ça devait être complètement normal d’être à un enterrement en train de festoyer, de rire, de manger, de discuter, au milieu de 200 personnes environ, assises sur des chaises en plastique (louées pour l’occasion – il y a un grand marché de location de chaises ici du coup...) dans un terrain vague, et de voir une chèvre se faire égorger au milieu de tout ça. Quelques soubresauts, une flaque de sang et une tête de chèvre sur le côté... Tout le monde est content. Bon appétit. On m’a expliqué que les morceaux de cette chèvre seraient répartis entre les membres les plus proches de la famille, et que celui qui avait coupé la gorge de l’animal garderait le morceau des côtes. « Ah bon, ça se passe comme ça... Bon, très bien. Continuons à manger alors ». Je fais souvent comme si de rien était, comme si tout me paraissait normal, mais dans ma tête, j’hallucine. Je suis vraiment dans un autre monde ! Même les discussions des gens me font paraître dans un autre monde. Nous utilisons la même langue, mais les mots ont un sens différent, les préoccupations sont autres, la manière de voir le monde n’est pas la même. Ca m’arrive si souvent d’être avec des gens et de ne rien comprendre à la discussion ou à ce qu’il se passe alors que, théoriquement, je parle la même langue qu’eux ! Et ceci est encore pire au village !
Bref. Tout ceci pour vous raconter un peu comment se passe un deuil ici : comme beaucoup de choses, ça n’a donc rien à voir avec ce qu’on fait chez nous !
Ca fait plus de 15 jours que j’ai écris cet article. Ce week-end a eu lieu la dernière étape du deuil, ce qu’ils appellent les funérailles. J’ai assisté à cela sans l’avoir prévu, ça fait partie des bonnes surprises que me réservaient le Cameroun. Depuis, le Cameroun m’a montré ses mauvaises surprises, mais je reviendrai là-dessus plus tard. Terminons le récit du deuil.
Les funérailles, c’est une messe dite pour la défunte avec la famille mais en petit comité (environ 20 personnes) suivi d’un repas avec la défunte. Oui, j’ai bien dit, un repas AVEC la défunte. Les femmes avaient préparé de la nourriture (quelques mets que la défunte aimait beaucoup) qu’elles avaient déposée sur un plateau. Après la messe, dite à la maison par un prêtre espagnol, le cortège s’est déplacé jusqu’au tombeau (qui se trouvait dans le jardin). On devait manger et boire sur le chemin. On disait que l’esprit de la défunte était présent, que la défunte elle-même nous attendait à son tombeau pour prendre un dernier repas avec nous. Nous sommes arrivés devant le tombeau, quelque personnes ont fait des prières, des chants et on a mangé et bu en jetant aussi de la nourriture et des boissons (les boissons que la défunte aimait, à savoir du vin, de la bière-un peu- et de l’eau minérale tangui –avant de mourir elle ne buvait rien que de cette eau) sur la tombe. (Les tombes sont rarement recouvertes de marbre ici, la terre reste nue, ornée de quelques fleurs en tissu). J’ai demandé un verre d’eau, on m’a servi, j’ai donc pris une gorgée et j’ai jeté le reste sur le tombeau. Pareil avec la nourriture : on mange quelques bouchées de sanga ou autre et on jette le reste sur le tombeau. On y a aussi versé du vin, abondamment (elle devait beaucoup aimer le vin cette dame !). Ensuite, on a chanté. L’ambiance était festive, même si on voyait que le gens avaient le cœur gros. La dame aimait la fête, l’ambiance, il ne fallait donc pas pleurer car sinon, on allait lui gâcher son repas (véridique, c’est ce qu’on m’a dit). Puis le cortège est reparti, et nous avons mangé et bu (en quantité cette fois !), au son d’un match de foot à la télé (les Camerounais sont très friands de foot)...
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