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Lundi 2 juillet 2007

Bonjour!

 

Les aventures d'"Audrey la camerounaise" se prolongent, encore à ce jour.... de manière inattendue... en France, dans sa terre natale, la Lorraine!!

 

Pourtant, au PVCOC (le projet de pisciculture sur lequel elle travaille) est en train de connaître une dynamique nouvelle : construction de buses (tuyaux d'évacuation de l'eau pour vidanger les étangs), de moines (système de vidange de l'étang)... Toutes ces formations données aux paysans sonnent comme une concrétisation de leurs étangs et on peut sentir un enthousiasme nouveau, un renouveau de dynamisme... Ils peuvent s'apercevoir que, effectivement, le PVCOC est aussi là pour donner des formations et que les buses et les moines dont on parle depuis le début sont une réalité. Soudainement, le fameux moule de moine et moule de buse en bois dont on évoque le caractère indispensable depuis le début se concrétise. Les paysans, qui doivent cotiser pour en construire un qui servira pour tous les pisciculteurs du village, voient enfin à quoi ça ressemble (on amène souvent les moules du projet pour faire la première formation). Soudainement, trouver 5000FCFA (8 euros) pour acheter un sac de ciment (qui servira à construire 4 buses, sachant qu'il en faut environ 8, ou un étage de moine, sachant qu'il en faut 2 ou 3, ou la semelle, fondation du moine) n'est plus un problème énorme et des solutions sont trouvées pour se procurer la denrée précieuse. On n'hésite même plus à dépenser 500FCFA de plus pour avoir du matériel de bonne qualité. (Oui, car le ciment chinois coûte 4500FCFA, mais il est aussi moins solide....)

 

"Mon voisin a sa buse, moi aussi je dois l'avoir!".

 Effet d'entraînement...

 

Lorsqu'elle a dû quitter son pays d'accueil, le Cameroun, Audrey a même laissé deux étangs en eau et empoissonnés! Oui, le chef d'Ottotomo et une villageoise, Anastasie, avaient enfin fermé leurs étangs (pourtant ils n'avaient pas beaucoup de travail à réaliser puisque leur digue était déjà faite, grâce au passage de la voie de chemin de fer dans leurs bas-fonds, construite par les Allemands au XIXè ) et la coordination du projet (chef de projet+chef adjoint+Audrey) était passée dans la zone avec des petits tilapias et des hemichromis (poissons prédateurs destinés à contrôler la population de tilapias et à garantir ainsi une bonne croissance de ces derniers) pour empoissonner les étangs[1].

A Essambet, deux pisciculteurs avaient commencé à mettre un peu de terre pour élever leur digue! Dans tous les villages, les paysans en sont encore à nettoyer l'endroit où passera la digue et l'assiette, lieu de récolte des poissons lors de la vidange. Débroussailler, retirer les troncs qui jonchent le sol, creuser la boue, déraciner des troncs d'arbres est un très gros travail. Et entre les deuils, les maladies, la culture des champs, les petits travaux divers et toutes les activités politiques et sociales des villageois, ce n'est pas facile de travailler dans son site piscicole... Surtout lorsqu'on ne sait pas tellement à quoi ça va ressembler et ce que ça va rapporter puisqu'on est les premiers à faire de la pisciculture de cette manière...

 

C'est toute la problématique de l'innovation technique... et des pionniers...

 

Bref, lorsqu'Audrey dû partir, ça bougeait au PVCOC!

 

Mais parfois, le corps rappelle qu'il est plus fort que l'esprit ou l'enthousiasme. Il rappelle qu'il a ses limites.

 

La fatigue me pesait un peu depuis le début du mois de mai. Quelques microbes m'avaient affaibli. Et je n'ai pu résister, le palu m'a eu fin mai. Et ce mauvais palu m'a complètement cassée. Alors que normalement, avec un bon traitement, on s'en remet en une semaine, moi, un mois et demi plus tard, je n'en suis toujours pas complètement remise. Trois semaines après cette crise de paludisme, je dormais toujours 20h sur 24. On a décidé de me rapatrier en France pour faire des analyses et voir si mon corps n'enfermait pas un mauvais virus. A ce jour, j'attends toujours le résultat de certaines analyses mais les premières sont normales : mon corps a l’air d’être sain. Je vais mieux mais je dors toujours beaucoup et mon corps est encore trop faible pour pouvoir remonter sur ma moto et filer en brousse, à mon grand regret...

 

L'objectif de cet article était de vous raconter mes premières impressions en rentrant de France mais cette longue introduction m'a fatiguée...

Je vais donc me reposer un peu avant de continuer...



[1] Précisons que le projet n'apportera pas d'alevins dans chaque étang. On a fait cela car c'était le début.  Les paysans sont en effet censés être complètement autonomes : "bientôt", ils auront chacun leur étang de service, qui servira de "pépinière à poissons". Et en attendant que chacun ait son étang de service, on s'appuiera sur l'entraide entre villageois. "On t'apporte les premiers poissons mais toi tu donneras des alevins aux prochains pisciculteurs prêts à empoissonner"... Un contrat. Depuis le début, on fonctionne avec les paysans sous la règle du contrat. Eh oui, la France est une société du contrat, qui plus est écrit, on trouve que ça marche plutôt pas mal... Donc on exporte le système. On trouve que c'est un système juste, loyal et responsabilisant. Avant de travailler dans une zone, on signe donc un contrat avec les paysans. Chacun s'engage. Chacun sait donc à quoi s'attendre. Et en cas de déviance, on peut rappeler les termes du contrat...

par Audrey Sirvente publié dans : audreylacamerounaise
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Mercredi 28 mars 2007

Depuis longtemps je voulais répondre à la question que tant d’entre vous se posent : « Mais que fait-elle là-bas, au Cameroun ? Est-ce qu’elle contribue vraiment au « développement durable », terme qui lui est si cher ? »…

 

Je vais commencer par répondre à la deuxième question. Oui, je crois que je contribue vraiment au développement durable. Car le projet sur lequel je travaille est destiné à améliorer le revenu et la nutrition des populations pauvres des villages camerounais. Le PVCOC (pisciculture villageoise rentable du centre et de l’ouest du Cameroun) est un projet monté par une association française qui développe la pisciculture en Afrique tropicale (APDRA-F). Grâce à cette assoc, plus de 800 pisciculteurs se sont déjà installés en Côte d’Ivoire (au bout de 10 ans de projet) et 500 en Guinée (après 6 ans) : l’expérience de l’APDRA-F a donc été démontrée.  Au Cameroun, on travaille en partenariat avec 2 ONG Camerounaises, une à l’Ouest et une au Centre. Notre principal bailleur est l’Union Européenne (elle finance à 75% le projet, sur sa ligne ONG-PVD). Vient ensuite la région Lorraine puis quelques autres asso/organismes.

 

Dans le PVCOC, je suis chargée du suivi-évaluation. A priori, ça ne veut rien dire. Mais en fait, c’est vraiment ça que je fais !

 

Je suis et j’évalue :

-          L’avancée des travaux des « pisciculteurs en devenir ». Ceux-ci sont en train de construire leurs étangs. C’est un boulot très dur. Il s’agit de barrer un cours d’eau dans un bas-fond pour faire un étang de 2000m² au minimum. Ils font cela avec les mains et des outils très rudimentaires seul, en famille, en groupe de travail…

-          L’évolution de la dynamique de groupe de nos pisciculteurs. Lorsqu’ils démarrent le projet, ils ne sont pas en groupe. Progressivement, ils en forme un. On les amène à s’organiser et à se structurer.

-          Le travail des animateurs. Eux passent chaque semaine dans un village pour guider le travail des gens, sur le plan technique surtout. Je regarde s’ils font bien leur travail, s’ils parviennent à bien faire passer les messages aux gens etc.

 

Pour cela, je tiens à jour des outils de suivi-évaluation (comptes-rendus de mission que me remettent les animateurs, enquêtes socio-économiques, fiches de suivi des candidats etc).

 

J’essai d’avoir un œil observateur et de prendre du recul par rapports aux événements tout en ayant une vision globale du projet pour faire des critiques constructives, vérifier que la démarche du projet est bien suivie, que le étapes sont bien respectées afin que le travail s’améliore.

 

L’objectif est bien de lutter contre la pauvreté et de manière durable. Pour cela, nous n’apportons aucun financement ; seulement un appui technique et un suivi régulier. Le but est de rendre autonomes les villageois, de leur transmettre toutes les techniques afin que lorsque le projet se terminera (dans 4 ans), les pisciculteurs soient à même d’enseigner ce qu’ils ont appris à d’autres candidats. Si tout se passe comme nous l’esperons, notre action devrait faire un effet « boule de neige » : on lance les choses, et après, la boule roule toute seule et grossit sans cesse.

 

Les Camerounais sont très friands de poisson. C’est la protéïne de base. Ainsi, les gens sont très motivés par le projet. Ce qu’ils cherchent d’abord, c’est du poisson pour manger. Ensuite pour vendre et améliorer leurs revenus (le poisson, ça peut rapporter 4 fois plus que le cacao ! En plus, pour produire le cacao, on utilise plein de produits chimiques et la terre s’appauvrit avec le temps ; alors que nos étangs sont vraimet naturels, on ne nourrit même pas le poisson, on ne met rien dans l’étang et en plus ça permet d’exploiter les bas-fonds, qui sont souvent inutilisés par les gens et en plus plus, l’étang se bonifie avec le temps et produit de plus en plus ! C’est vraiment un projet PLUS PLUS quoi !).

 

Donc ma semaine se déroule ainsi : le lundi, je suis au bureau. On décortique les comptes-rendus de mission avec les animateurs, on fait le bilan de la semaine écoulée et la programmation de la semaine à venir. Le mardi environ, je pars en brousse et je rejoins un animateur. Je suis son travail et je vais aussi voir les gens pour discuter avec eux, voir leur site etc. Il m’arrive aussi souvent d’animer des réunions, sur un ou plusieurs thèmes. Je passe 2, 3 ou 4 jours dans un village, ça dépend. Je fais alors 1 ou 2 villages par semaine.

 

Voilà, en gros, c’est ça que je fais.

 

J’espère que vous êtes satisfaits de ma réponse !

 

Je vais mettre quelques photos pour illustrer mes propos à ce sujet. Cf rubrique « PVCOC ».

 

par Audrey Sirvente publié dans : audreylacamerounaise
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Lundi 5 mars 2007

On est dimanche. Je larve chez moi.

J’essaie tant bien que mal de récuper de ma semaine et, surtout, de mon vendredi et samedi, qui furent harassants et très pénibles.

 

On me dit qu’il faut que je vous raconte tout, et en détail, pour témoignage.

 

Alors j’essaie de sortir de mon état larvaire et je me lance.

 

Ca va être long mais vous en apprendrez beaucoup sur les rites africains.

 

Je reviens du deuil du père de Karine. Karine étant une de mes premières amies camerounaises, je ne pouvais pas me défiler, il fallait que j’y aille !

 

Vendredi après-midi, après m’être levée à avoir travaillé en brousse avec les paysans dans un site pour enlever la boue (travail de bagnard, je vous le dis !), aprèsavoir fait une réunion, avoir faut une heure trente de moto sur piste poussièreuses et en relief accentué, puis avoir passé avec succès les embouteillages de yaoundé, après avoir eu la joie d’être de retour chez moi, de prendre une douche et de souffler un peu, j’enfile ma robe camerounaise et je saute dans le taxi pour aller rejoindre Karine dans le village de son père. J’achète, au passage, quelques briques de mauvais vin rouge (celui qu’ils boivent…) comme cadeau pour Karine (comme cela se fait…).

 

A la « gare routière », Karine m’accueille avec son beau sourire.

 

Aant déjà fait un deuil, je sais la nuit qui m’attend. Mais avec ma fatigue accumulée et l’éloignement qui ne me permettra pas de faire un tour chez moi entre deux événements, je ne me rend pas compte du calvaire qui m’attend…

 

On commence par aller dans un bar boire une bière avec quelqu’uns des ses oncles et amies.

 

Quelqu’un qui meurt, c’est d’abord une bouche en moins. Cette personne ne pourra plus jamais boire ni manger. Or boire et manger est très central dans la vie des Camerounais. Pour avoir un repas et des boissons gratuites, les Camerounais acceptent de défricher un champ toute une journée avec des outils traditionnels. Ils sont capables de faire 20 kilomètres à pieds ou d’      attendre 3 jours assis sur une chaise sans rien faire. De nombreux camerounais se fixent comme seul objectif de la journée de boire une bière ou d’avoir un repas, soit qu’on leur offre, soit en travaillant pour gagner quelques pièces qui leur permettront de s’offrir quelques brochettes ou un poisson braisé avec un bâton de manioc.

 

Donc quand quelq’un meurt, il faut d’abord boire et manger en l’honneur de cette personne. On parle alors du défunt, en évoquant des souvenirs…

 

Au bout de quelques bières, on change de bar. On va alors dans un des bars favoris du défunt. On prend une autre bière et on achète quelques poissons braisés et des bâtons de manioc, ainsi qu’un plat de « viande de brousse » pour la blanche qui a envie de goûter la biche (ce qu’elle trouve bon d’ailleurs)…

 

Vers on rejoint le fond du village d’origine du père de Karine, Pierre, là où se trouve la maison qu’il a construit (le summum du prestige social est de faire construire une maison dans son village d’origine : le père de Karine avait donc réussi…). Là se trouvent pas moins de 300 personnes. Nombreuses d’entre elles portent un tee-shirt avec le visage de Pierre et un verset biblique imprimés, ou/et le foulard du deuil (noir avec un verset biblique). Karine m’offre un foulard. Je l’attache comme les Camerounaises : autour de ma taille (ça souligne les fesses. Or les fesses, c’est la partie du corps auquels les Camerounais attachent le plus d’importance. Il faut les avoir bien rebondies… ).

 

Débute alors la veillée. On accompagne le défunt vers le ciel. On passe une dernière nuit avec lui avant de l’enterrer et lui dire définitivement au-revoir et bon voyage vers le ciel.

 

Le corps du défunt repose dans un beau cerceuil dans la maison, autour duquel sont disposées des bougies et des fleurs artificielles. La veuve est en noir dans un coin de la pièce, sur un petit matelas, avec quelques autres veuves qui la soutiennent. Elle restera habillée de noir ou de blanc pendant 1 an. (Dans les villages de certaines ethnies, après avoir passé une semaine enfermées seules dans leur chambre, les veuves doivent rester habillées de noir et ne parler à personne pendant 2 ans…).

 

Karine m’emmène donc au cercueil pour que je puisse « saluer son père » et présenter mes condoléances à sa mère (surtout ne pas la toucher ou lui tendre la main me précise Karine…).

 

Ensuite, on va s’asseoir sur une chaise de plastique blanc avec d’autres jeunes dehors. On discute et on ne fait rien. On discutera plus ou moins et on ne fera rien pendant toute la nuit et pendant toute la journée du samedi.

 

Quelques hommes jouent les balafons (un instrument en bois sur lequel on tape). Ils joueront toute une partie de la nuit et tout le samedi. Pendant la veillée, des gens dansent au rythme des balafons. Même Karine danse et m’entraîne dans ces rythmes. On rit, on boit, on danse et on mangera. Pourtant la souffrance et la tristesse sont bien là.

 

Vers vraiment je n’en peux plus. Je n’ai qu’un rêve : rentrer chez moi et me coucher. Il me faudra attendre encore pour réaliser mon rêve… Karine me montre un coin dans une pièce vide où je peux m’allonger. Je m’allonge donc parterre, entourée de quelques femmes qui bavardent.

En présentant mes condoléances à la mère de Karine, celle-ci m’avait dit ‘ici, c’est le campement, un grand campement qui commence ». Effectivement…

Dehors, les gens sont assis sur les chaises. Certains s’assoupissent assis, d’autres s’alongent dans l’herbe, d’autres discutent, dansent, tandis que les musiciens continuent à frapper sur leurs balafons pendant que les mama sont derrière la maison et cuisinent, parterre sur les feux de bois, dans leurs grandes marmites. Elles cuisineront toute la nuit et toute la journée du lendemain… Lorsque les musiciens s’arrêtent ou font une pause, c’est la sono qui prend le relai. Des rythmes endiablées avec des paroles religieuses, le son à fond (puisque les Camerouais aiment l’ambiance). Cette ambiance berce mon sommeil…

 

A du mat’, Karine vient me réveiller. Je me lève. J’obéis. Je me mets un peu d’eau sur le visage pour tenter de me réveiller et on va s’asseoir sur nos fameuses chaises blanches, avec ses quelques amies. Karine va piquer un poisson frit chez ses « tantes » pour moi. Je mange mon poisson. (on ne refuse jamais de la boisson ou de la nourriture… C’est une offense sinon.). On attend. Les cérémonies traditionnelles doivent commencer à Vers je tombe à nouveau. Ne rien faire ne m’aide pas à rester éveillée. Je suis tellement mal que je dis à Karine que je retourne dans la pièce. Je m’allonge de nouveau. A je me lève. Je sais que la cérémonie doit « bientôt » commencer.

 

A tout le monde est assis sur sa chaise blanche et certaines personnes se lèvent, vont au milieu de l’assemblée et s ‘expriment en langue. Chaque personne qui prend la parole ne le fait pas par hasard. Chacune a une place particulière dans la lignée, ou un rôle special sur le plan professionnel ou personnel. Tour à tour, les personnalités des familles prennent la parole pour demander à l’assemblée qu’est-ce qu’il est arrivé au défunt, pourquoi Pierre est mort. Dans chaque discours, on comprend le lien entre celui qui s’exprime et le défunt. C’est comme une pièce de théâtre. Ma voisine me traduit un peu mais j’ai du mal à bien comprendre. Tout ceci est tellement loin de ma logique ! Tant de choses m’échappent ! C’est fou d’être avec des gens qui sont à la fois si proches et si loin de soi, si semblables et si différent de soi…

 

Ces questionnement durent environ. Ensuite, l’assemblée des chefs de familles et autres personnalités importantes, se retirent. Elles vont délibérer pendant pour trouver ce qu’on va dire aux gens concernant les circonstances du décès de Pierre.

 

Pierre est en fait mort à cause de la sorcellerie[1]. Des gens jaloux de sa réussite sociale, professionnelle et familiale lui ont jeté un sort. Il a souffert pendant 10 ans et tous les médicaments, les rites, les « sorciers blancs » (qu’on oppose aux « sorciers noirs ») n’ont rien pû faire contre la malédiction jetée. Mais on ne peut pas dire ça aux gens, sinon, ça les attriserait trop et ça mettrait trop de rancœur dans leur cœur. L’assemblée se concerte sur la version qu’on va adopter pour expliquer aux gens pourquoi et comment Pierre est mort.

 

plus tard, la version finale est adoptée : on dira à tout le monde que Pierre est mort d’un cancer du sang, en gros. Pendant ce temps, nous étions assis sur nos chaises blanches ou dans le gazon, à discuter et à somnoler… Attendre, attendre, et encore attendre. Attendre les paupères lourdes, attendre le ventre vide et la gorge sèche. Attendre le corps poisseux et humide de sueur. Et encore attendre. C’est mon calvaire de la journée.

 

A devait commencer la messe. Elle commence au retour de l’assemblée délibérante : à Un prêtre blanc prend la parole, en français. Je me réjouis. Enfin un peu de français ! Mais ceci fut bref. Le vieux prêtre polonais est vite relayé par son homologue camerounais qui continue la cérémonie en langue. Je me lève, je m’asseoie, je fais le signe de croix, je m’assoupie sur ma chaise blanche, je demande parfois des explications à ma voisine, je me lève, je m’asseoie, je fais le signede croix… Si encore je n’étais pas si fatiguée je pourrais encore prier ! Mais là, la fatigue est telle que mon esprit est incapable de faire quoi que ce soit. Je suis donc obligée d’attendre, et de prendre mon mal en patience.

 

A des défilés m’éveillent un peu. Des hommes ou des femmes se mettent en ligne et trotinnent en esquissant quelques pas de danse en agitant une feuille de palmier de la main (symbole de la paix). Ils se dirigent vers le tombeau du défunt, pour lui dire un dernier au-revoir. La lignée des notables du villages, la lignée des sœurs de la veuve, la lignée des collègues du défunt, la lignée des cousins et plein d’autres lignées défilent à leur tour et se laissent entraîner par les rythmes des balafons.

 

Le temps passe avec une lenteur alarmante. Ce que je vis est à la fois merveilleux (sur le plan de la découverte et de l’échange culturels) et très pénible à la fois.

 

A c’est l’heure des témoignages. Des personnalités vont se relayer pour parler du défunt, louer ses qualités, louer ses nobles actions réalisées dans sa vie, louer sa grandeur, sa générosité, son sens du travail, sa clairvoyance, son humanisme etc. Mi-français, mi-ewondo, ceci me permet de suivre un peu ce qui se dit de cet homme exceptionnel…

 

A c’est enfin l’inhumation. Le moment le plus triste, l’apogée de la tristesse pour tout le monde. Ce moment est très bref. Seule la famille retreinte assiste à la mise en terre du cercueil. Déjà, les mama apprêtent les buffets et les boisson. Quelques cris, quelques évanouissement et puis les gens s’alignent vite pour avoir leur part de nourriture et de boissons. Je m’aligne à mon tour : je n’en suis pas fachée car depuis le matin, je n’ai rien mangé à part un petit poisson frit. Je ne sais pas comment ils font, surtout ceux qui sont le plus touchés par le deuil (comme Karine). A peine ils viennent de vivre le moment le plus triste du deuil, que leur esprit s’agite. Les yeux encore embués de larmes, ils s’assurent que leurs invités mangent et boivent. Car c’est central. Il faut manger et boire pour honorer le mort. Certaines personnes ne sont venues que pour cela. Notamment les gens du village qui sont très pauvres et qui n’ont que l’occasion de manger de la viande et de boire du vin lors des deuils. Ils viennent alors avec leurs sacs plastiques pour faire les réserves… Mais pas seulement. Même des gens ayant l’air très respectables, des soi-disant amis (ies) ou cousins (eux-mêmes te diront qu’ils sont frères car le terme de « cousin » marque une distance selon eux) ne viennent que pour manger et boire….

 

A 19h30, le moment que j’attends depuis de si longues heures, depuis des heures interminables, arrive ENFIN : l’oncle de Karine me dit qu’on y va et qu’il me ramène chez moi. Intérieurement, ma bonheur est indiscible. Mon rêve va enfin devenir réalité, je vais enfin prendre une bonne douche fraîche et retrouver mon doux lit ! ! Je monte dans la voiture et on part. Dans la voiture, je suis frustrée : mon esprit si épuisé ne me permet pas d’être bien présente aux discussions pourtant bien intéressantes (sur la socellerie notamment et les « vraies » circonstances de la mort du père de Karine). En arrivant sur Yaoundé, mon bonheur grandit. Je crie intérieurement « ENFIN ! ENFIN ! ». Mais soudainement l’oncle de Karine dit « bon, on va juste prendre une dernière bière et après, au lit ». A cet instant précis, j’ai l’impression que le ciel s’écroule sur ma tête. Qu’on veut m’achever. J’ai envie de pleurer. NON ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! Je n’en peux plus des bières ! ! ! ! ! ! ! Je veux rentrer ! ! ! ! ! J’en ai marre de toutes vos histoires ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! Franchement, c’est comme si on m’assenait un coup de massue sur la tête. Je sais que je ne peux pas refuser. Que ce serait pris comme un offense pour le défunt. J’essaie de dire à demi-mots que je préfère rentrer, mais j’abandonne vite car je sens que je ne pourrai m’y soustraire. Alors, encore une fois, pour Karine, j’accepte ce calvaire. Et on va dans un bar à pute. Un des bars favoris de Pierre (apparemment, ce qu’il aimait dans ce bars, c’est entendre les prostituées négocier avec leurs clients –avec ou sans capote, le pris triple- et puis le sexe, c’est comme les babouches ou les tomates, ça se négocie et le prix final finit toujours par se diviser par trois…). Je demande si ça offenserait Pierre si je prenais un jus de fruit plutôt qu’une bière. On me dit que Pierre n’aimerait pas trop ça mais que ça passe. Le jus m’apporte un peu de sucre et me permet d’être un peu active dans les discussions qui sont intéressantes. On continue à parler du défunt…  Puis on se lève et on remonte dans la voiture.

 

Je suis conduite en bas de chez moi, je monte les escaliers avec une joie indiscible, je me douche, je saute dans mon lit, je serre mon nounours et je tombe dans les bras du marchant de sable…

 

 



[1] La sorcellerie est quelque chose de très présent ici. Tout le monde y croit, même le plus éduqué et le plus haut placé. On raconte que des femmes couchent avec un serpent une fois par semaine et que celui-ci leur crache des billets, ce qui leur permet de faire vivre leur famille. Leur mari accepte donc de céder la place au serpent une fois par semaine pour la bonne cause. On raconte que des personnes ont leur pouvoir de faire voler leur esprit. Pendant la nuit, leur esprit sort de leur corps pour aller tuer des gens, faire des combats sprituels dans les airs, voyager… D’ailleurs, ceci explique que de nombreuses personnes ne mettraient jamais de moustiquaires au-dessus de leur lit, même si on leur offrait : ça empêcherait leur esprit de s’envoler… On ne peut se délivrer des mauvais esprits, lorsqu’on est possédés, que par un prêtre exorciste.

par Audrey Sirvente publié dans : audreylacamerounaise
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Lundi 5 février 2007

Cela faisait quelques jours que le Cameroun était en effervescence... Avec l’arrivée du président Chinois à Yaoundé et sa rencontre avec le grand Popol (Paul Biya...)...

 

Imaginez, une visite à Popol ! Une visite de Chine, de son homologue chinois ! Quel événement ! Cela mérite une ville en liesse et la sortie d’un nouveau pagne (tissu) sur lequel les visages de Popol et Hu Jintao sont côte à côte [1]! Il faut dire que la Chine est un des plus grands investisseurs au Cameroun. Eh oui, les Chinois, ils envahissent le continent africain. Ils sont discrets, mais ils sont partout. On ne les voit pas mais peu à peu on se rend compte que tout ce qu’il y a autour de soi est chinois et que tout ce qu’on a chez soi est chinois ! Ce sont eux qui gagnent les marchés actuellement (construction de routes, d’hôpitaux, d’écoles...). C’est pas forcément de la qualité, ni durable, mais au moins, c’est pas cher, et donc accessible à un grand nombre. Les paysans ont ainsi les moyens d’avoir deux pairs de tongues au lieu d’une paire de scandales ! Elles durent 15 jours mais ce n’est pas grave, après, on les recycle (on prend la semelle pour réparer les bottes, pour tailler des roues de petites voitures pour enfants etc) ou alors, si on n’a pas les moyen de les renouveller, on marche avec des tongues trouées... Ici, les tongues, on les appelle les « sans confiance », c’est tout dire...

 

Les chinois, ils sont corvéables à merci  : pour construire un grand bâtiment, ils sont capables de dormir dans des taudis pires que ceux qu’on trouve ici (et en plus ils sont cachés) pendant de longs mois, sans revendiquer quoi que ce soit. Donc ça fait un beau bâtiment pas cher.

 

Les chinois, ils sont généreux. Ils font de plus en plus de dons aux Africains. Ca se gère dans les recoins des palais présidentiels ; c’est bien sûr dénoué d’intérêt, les Chinois veulent faire profiter l’Afrique de leur croissance... Et en plus, c’est génial car il n’y a pas de contrôle, pas d’exigence ou de conditions genre ces conneries de respect des droits de l’homme ou je ne sais quoi. De PURS DONS. Ils annulent la dette chinoise du Cameroun, ils construisent quelques écoles gratos, ils font quelques dons… Quelle générosité ces Chinois...

 

Imaginez que si le Cameroun ne produit plus de riz c’est parce que les Camerounais peuvent trouver sur le marché du riz chinois moins cher que le leur...

Imaginez que certains poissons chinois sont moins chers que des poissons provenant des mers camerounaises...

Imaginez que le bâton de manioc que les Camerounais peuvent trouver à Paris sont fabriqués par des Chinois qui ont copié le savoir-faire camerounais…

Imaginez qu’en ville, parmi toutes ces femmes qui fabriquent les beignets au bord des routes, on trouve aussi des femmes choinoises…

Vraiment, quelle générosité ces Chinois...

 

Bref. Revenons à notre président chinois.

Hu Jintao+Paul Biya=amour, bonheur partagé, croissance, confiance...

 

Mais Hu Jintao+Paul Biya à Yaoundé=aussi routes bloquées pendant plusieurs jours, plusieurs fois par jour et Camerounais mobilisés.

 

Dans le village où j’étais cette semaine, la femme qui fait bouger le village était en train de chercher des femmes pour venir à Yaoundé pour accueillir le président Chinois. Je précise que oui, c’est souvent comme ça, dans les villages, on trouve fréquemment une femme qui s’investit à fond dans le développement de son village, de manière désintéressée, en plus de ses travaux dans les champs et dans le foyer bien sûr... C’est impressionnant. Si un jour l’Afrique sort de son marasme, ce sera grâce aux femmes... Oui, excusez-moi les hommes mais ici, je deviens féministe. Résultat, la venue de Hu J a même perturbé notre travail !

 

Et surtout, la venue de Hu J m’a donné l’occasion de vivre un sacré bordel en moto. Heureusement que je commence à être un peu expérimentée et que surtout, je ne me laisse pas envahir par la peur mais que au contraire, plus ça devient difficile, plus le challenge augmente, alors plus je m’amuse et plus j’aiguise mes armes intérieures pour rester forte.

 

Après avoir roulé 30 minutes sur la piste poussiéreuse, qui montait et descendait et qui était bien sûr toute cabossée, j’atteins enfin la ville la plus proche. Là, les travaux et les camions mais une route assez bien. Toute rouge de poussière mais on l’avait mouillée donc ça allait. J’atteins la périphérie de Yaoundé. Et là, tout se complique. Des bouchons, un bordel monstre, des motos qui roulent dans tous les sens. Je n’essaie même pas de comprendre, je me mets à rouler dans tous les sens, à me faufiler, pour essayer d’avancer. J’arrive au bout de la route, je me faufile toujours, je force le passage, jusqu’à ce que je vois des policiers qui barrent la route. Là, je vois que je ne peux plus avancer. Je descends alors de ma moto et je vais voir les flics. Je demande que « C’est COMMENT ? » (expression d’ici). Ils me disent que c’est bloqué car le président Biya et son homologue chinois ne sont pas loin... Je ris, on plaisante, je leur explique que je ne tiens pas à rester là longtemps car la nuit approche et que je ne veux pas rouler la nuit. Ils me disent d’attendre 45 minutes. Ok. Je plaisante avec les gens, je passe à la boutique à côté de moi et je m’achète du tissu afin de me faire confectionner une tenue (je n’ai jamais le temps d’aller au marché choisir un tissu donc ça tombait bien après tout), je discute et surtout, j’admire le bordel autour de moi.

 

Au bout de 45 minutes, je vais de nouveau voir les policiers et je leur re-demande que « c’est comment ? ». Je sens que ça chauffe, qu’on va pouvoir repartir : les gars grimpent de nouveau sur leurs motos, les voix s’échauffent, les moteurs grondent de nouveau. Je saute alors sur ma moto, j’enfile mon casque et je fais gronder ma Yamaha 100. Je ris intérieurement : me voilà en ligne avec tous ces chauffeurs de moto taxis ou ces jeunes motoman, à faire gronder ma moto comme eux, pour être prête à décoller et à ne pas me laisser rouler dessus au moment où ils ouvrent les barrières. Je me faufile... Le policier m’arrête de nouveau. Je dois attendre encore un peu. Et puis soudainement VROOOM, c’est le départ ! Alors la, vive le bordel : des voitures dans tous les sens, des motos qui roulent n’importe où et moi, qui fais comme eux puisque je n’ai pas le choix. Déjà qu’en temps normal, je ne comprends rien au code de la route (un feu rouge ne veut pas forcément dire qu’il faut s’arrêter ici...) mais là, c’est l’anarchie totale. Comme eux, je klaxonne comme une malade, je me faufile et je gueule sur les gens qui font n’importe quoi (à ce moment là j’en fais d’ailleurs partie mais il faut bien se défouler et lâcher ses nerfs...). J’ai quand même les yeux rivés sur mes rétros et j’essaie de rester très vigilente et réactive. Petit à petit, j’avance.

 

Tant bien que mal, j’arrive au rond point Longkak, MON rond point, celui juste à côté de chez moi : quel soulagement, me voici presque arrivée ! Et là, en face de moi, tout devient encore pire : c’est bouché, totalement bouché ! Des voitures dans tous les sens, des gros camions qui me crachent leur fumée noire dans la geule... Me voilà complètement coincée. En face de moi, un peu plus loin, un grand panneau publicitaire : « NO STRESS ». Ah merci ! Il me fallait bien ça. Ok, no stress. On va essayer. Je me faufile, je klaxonne, une dame au volant m’écrase presque le pied : j’active furieusement mon klaxon et je lui crie dessus (elle n’entend rien : le casque ne fait que me renvoyer ma voix...). Je donne alors un coup de pied dans sa voiture pour qu’elle s’écarte de moi (bien sûr elle ne sent rien... et j’ai surtout l’air bien ridicule avec mon petit coup de pied sur ma petite moto rouge, au milieu de ce gros bordel et de toutes ces voitures et camions...). Un gars, du haut de son gros camion, me fais signe, avec un sourire (visiblement amusé de me voir dans cette merde) de me faufiler par derrière...

Après quelques bleus, j’arrive en haut de ma rue et le gardien m’ouvre le portail...

 

Alors je crie VICTOIRE !!! Et je suis très fière d’avoir survécu à ce caillon général, provoqué par ce cher Hu Jintao... Et je remercie mon ange gardien de m’avoir si bien gardée ! Et je monte avec joie les marches des cinq étages qui mènent à mon appart ! Quel bonheur de se retrouver chez soi !



[1] Les pagnes, c’est vraiment une manie camerounaise. A chaque évènement, u nouveau pagne : journée de la jeunesse = un nouveau pagne, journée des instituteurs = un nouveau pagne, journée de la femme = un nouveau pagne, 70 ans de Paul Biya = un nouveau pagne… Et en plus, chaque « micro évènement » lance la confection de tenues avec le même pagne (mariage, réunion de femmes genre tontines, deuil…).

par Audrey Sirvente publié dans : audreylacamerounaise
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Samedi 27 janvier 2007

Avant que le 31 janvier arrive, je tiens à vous souhaiter une TRES BONNE ANNEE 2007 !

 

Que vous ayez le courage de réaliser vos rêves et qu’ils se réalisent !

 

Et que votre bonne étoile vous guide !

 

 

De mon côté, l’ouverture de l’année 2007 est un peu comme un nouveau début pour moi. Cela fait plus de 6 mois que je suis au Cameroun et je passe donc la « première phase » de mon volontariat. On m’avait prévenu. J’expérimente. En effet, au bout de 6 mois, une nouvelle période s’ouvre. Les yeux sont moins écarquillés dans la rue, on hallucine beaucoup moins dans la ville, au village ou en entendant les gens parler, on a goûté à la plupart des plats, on a été à des deuils, des mariages, des baptêmes, dans des cabarets bien camerounais, dans des boîtes à l’occidentale, on a mis son nez dans tous les milieux (camerounais de la haute, de la moyenne et de la très basse, camerounais des villes, camerounais des villages, riches expat hauts placés, volontaires, coopérants de la GTZ, Peace Korps américains...)... On commence à adopter certaines expressions camerounaises et certains tics, on a appris à se méfier de tout le monde et à ne compter que sur soi, on commence à être bien à l’aise sur sa moto et surtout, on commence à être bien dans ses baskets au boulot. Oui, car on dit qu’il faut environ 6 mois à un volontaire pour s’imprégner du milieu, bien comprendre sa mission et commencer à être performant dans son travail. J’approuve ces dires.

 

Dans mon travail, je suis désormais autonome. Il me reste bien sûr toujours des progrès à faire et des tas de choses à apprendre mais je maîtrise déjà bien l’approche du projet, les techniques de base, je cerne bien ma mission et les outils de suivi-évaluation sur lesquels je travaille, je suis capable d’animer des réunions, de faire mon planning et je me sens vraiment à l’aise dans tous les villages où nous intervenons. J’ai un bon contact avec les paysans et j’aime travailler avec eux, être avec eux chez eux. Je m’entends bien avec les animateurs et j’aime également travailler avec eux. Nous formons une équipe de travail de qualité je trouve (chef de projet français, 3 animateurs camerounais, moi, et récemment un chef de projet camerounais adjoint).

 

La vie en brousse fait maintenant partie de ma vie. Quand je suis là-bas et que je « prends mon bain », cad dehors avec une bassine d’eau froide, quand je vais aux « toilettes », cad les latrines, quand je vois la chambre où je vais dormir, je n’ai plus l’impression d’être dans un documentaire d’Arte. Non, je me sens « chez moi ». Le chez moi de brousse. Oui, car maintenant, dans les villages où nous intervenons (sauf les tous derniers nouveaux), je sais où je vais dormir, où sont les toilettes, je connais les gens par leur nom, je connais un peu leur histoire... Quand je rentre chez moi à Yaoundé et que je prends ma douche avec tant de délice, je ne pense plus à eux en me disant « eh dire qu’eux, ils sont toujours dans leur merde ... ». Non, ils sont chez eux. Dans leur culture, avec leur vie qu’ils ont façonnée, avec leur histoire qu’ils ont plus ou moins subie, avec les avantages et les inconvénients de la brousse. Moi, je suis alors chez moi. Je retrouve mes repères, mon petit monde où je me sens si bien.

 

La phase d’accueil en brousse touche à sa fin. Pas complètement puisqu’il y a encore des nouveaux villages où je ne suis pas bien connue, mais globalement.

L’accueil, en brousse, c’est grandiose. On te prépare bien à manger, les « meilleurs mets » (que tu peux détester néanmoins si tu n’es pas extrêmement ouvert sur le plan culinaire), on te sers à boire (l’eau de la pompe ou, si tu es vraiment très chanceux, une brique de vin rouge (souvent difficile à boire pour le peu que tu aies un goût un tant soit peu raffiné pour le vin) et tu repars les bras chargés de cadeaux (bananes douces et plantains, manioc, macabo etc). Par contre, quand tu n’es plus nouveau et que tu commences à vivre un peu comme eux, alors les choses deviennent parfois difficiles... Eux, ils sont habitués dès le plus jeune âge à ne boire le matin qu’un verre de vin de palme et à ne manger souvent qu’une seule fois par jour, le soir, au retour du champ. Pour moi, c’est impossible. Je ne peux pas marcher toute une journée en brousse et dans la boue des bas-fonds, de 7h du mat à 17h sans rien manger d’autre que les quelques bananes, papayes ou arachides qu’on pourra trouver en route (si j’ai la chance qu’on en trouve) ! Je me débrouille comme je peux mais il va falloir que je trouve des bonnes solutions (sachant que le coup des biscuits, c’est pas top : 1 le matin ça ne me suffit pas, ça me calme pour 2 ou 3h seulement, et 2 : ça ne se fait pas du tout de sortir ses biscuits en brousse. Et s’il faut prendre le prétexte d’aller aux toilettes pour manger ses quelques biscuits, c’est vraiment pas top non plus...). Les repas deviennent non seulement rares, mais de plus en plus simples et de moins en moins bons. En vérité, je n’ai guère le choix. Il va falloir que je m’habitue. Même si j’apporte quelques trucs, ça ne change pas vraiment.

Pour l’eau, je m’applique à faire très gaffe. Mais ce n’est pas facile. Quand ma bouteille d’eau est vide, il faut alors que je trouve un stratagème pour la remplir et mettre ma pastille désinfectante dedans (ce qui donne un goût affreux à l’eau d’ailleurs), et encore attendre 1h pour que ça fasse son effet... Le tout en étant la plus discrète possible car ça le fait pas trop de sortir sa bouteille d’eau en brousse, surtout devant les gens et encore moins pendant que tu manges !

Ces inconvénients sont cependant bien matériels. J’apprends à les dépasser. Les avantages d’être déjà une « habituée » de la brousse sont supérieurs à mon sens. Moi qui aime tant le contact avec les gens et le tissage de relations humaines, je suis servie ! Les gens me connaissent, ils ont confiance en moi et donc ils commencent à se « dévoiler », à me raconter leur vie, à plaisanter avec moi, et moi j’arrive de mieux en mieux à me faire comprendre d’eux.

 

Je me sens aussi bien plus à l’aise en moto et c’est vrai que la moto en brousse, c’est vraiment pratique. Ca économise beaucoup de kilomètres et un temps précieux. En ville aussi c’est pratique pour moi. Ca devient mon moyen de locomotion et ça me facilite les choses (je reste très prudente rassurez-vous et je ne la prends pas tout le temps non plus). Bon, cette semaine, j’ai quand même eu une chute et une crevaison, mais bon, rien de grave. Pour la chute, c’était dans un virage en brousse, des gars sont tout de suite accourus pour m’aider à relever ma moto et je m’en suis sortie avec seulement quelques égratignures ; et pour la crevaison, heureusement, j’étais en route avec un des animateurs. Moi qui suis fin nulle en mécanique et en tout ce qui s’en rapproche, j’ai beaucoup appris. Cet épisode à lui seul pourrait d’ailleurs faire l’objet d’un article ! Si j’ai le temps, je vous raconterai.

 

Bref, ma « nouvelle vie au Cameroun » commence à être ma vie.

 

Par contre, il y a un truc en ce moment auquel j’ai vraiment du mal à m’habituer. C’est d’avoir déjà été là 6 mois et que le temps soit toujours pareil, d’être au mois de janvier et qu’il ne fasse pas froid mais au contraire, qu’il fasse encore plus chaud qu’au mois de juillet ! Lorsqu’on a changé d’année, j’étais vraiment déboussolée. A un moment, dans ma tête, j’étais paumée, je ne savais même pas l’année, le mois ou le jour qu’on était. Tout s’était mélangé ! Non, vraiment, je n’arrive pas à réaliser qu’on est au mois de janvier.

par Audrey Sirvente publié dans : audreylacamerounaise
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