Lundi 5 mars 2007

On est dimanche. Je larve chez moi.

J’essaie tant bien que mal de récuper de ma semaine et, surtout, de mon vendredi et samedi, qui furent harassants et très pénibles.

 

On me dit qu’il faut que je vous raconte tout, et en détail, pour témoignage.

 

Alors j’essaie de sortir de mon état larvaire et je me lance.

 

Ca va être long mais vous en apprendrez beaucoup sur les rites africains.

 

Je reviens du deuil du père de Karine. Karine étant une de mes premières amies camerounaises, je ne pouvais pas me défiler, il fallait que j’y aille !

 

Vendredi après-midi, après m’être levée à avoir travaillé en brousse avec les paysans dans un site pour enlever la boue (travail de bagnard, je vous le dis !), aprèsavoir fait une réunion, avoir faut une heure trente de moto sur piste poussièreuses et en relief accentué, puis avoir passé avec succès les embouteillages de yaoundé, après avoir eu la joie d’être de retour chez moi, de prendre une douche et de souffler un peu, j’enfile ma robe camerounaise et je saute dans le taxi pour aller rejoindre Karine dans le village de son père. J’achète, au passage, quelques briques de mauvais vin rouge (celui qu’ils boivent…) comme cadeau pour Karine (comme cela se fait…).

 

A la « gare routière », Karine m’accueille avec son beau sourire.

 

Aant déjà fait un deuil, je sais la nuit qui m’attend. Mais avec ma fatigue accumulée et l’éloignement qui ne me permettra pas de faire un tour chez moi entre deux événements, je ne me rend pas compte du calvaire qui m’attend…

 

On commence par aller dans un bar boire une bière avec quelqu’uns des ses oncles et amies.

 

Quelqu’un qui meurt, c’est d’abord une bouche en moins. Cette personne ne pourra plus jamais boire ni manger. Or boire et manger est très central dans la vie des Camerounais. Pour avoir un repas et des boissons gratuites, les Camerounais acceptent de défricher un champ toute une journée avec des outils traditionnels. Ils sont capables de faire 20 kilomètres à pieds ou d’      attendre 3 jours assis sur une chaise sans rien faire. De nombreux camerounais se fixent comme seul objectif de la journée de boire une bière ou d’avoir un repas, soit qu’on leur offre, soit en travaillant pour gagner quelques pièces qui leur permettront de s’offrir quelques brochettes ou un poisson braisé avec un bâton de manioc.

 

Donc quand quelq’un meurt, il faut d’abord boire et manger en l’honneur de cette personne. On parle alors du défunt, en évoquant des souvenirs…

 

Au bout de quelques bières, on change de bar. On va alors dans un des bars favoris du défunt. On prend une autre bière et on achète quelques poissons braisés et des bâtons de manioc, ainsi qu’un plat de « viande de brousse » pour la blanche qui a envie de goûter la biche (ce qu’elle trouve bon d’ailleurs)…

 

Vers on rejoint le fond du village d’origine du père de Karine, Pierre, là où se trouve la maison qu’il a construit (le summum du prestige social est de faire construire une maison dans son village d’origine : le père de Karine avait donc réussi…). Là se trouvent pas moins de 300 personnes. Nombreuses d’entre elles portent un tee-shirt avec le visage de Pierre et un verset biblique imprimés, ou/et le foulard du deuil (noir avec un verset biblique). Karine m’offre un foulard. Je l’attache comme les Camerounaises : autour de ma taille (ça souligne les fesses. Or les fesses, c’est la partie du corps auquels les Camerounais attachent le plus d’importance. Il faut les avoir bien rebondies… ).

 

Débute alors la veillée. On accompagne le défunt vers le ciel. On passe une dernière nuit avec lui avant de l’enterrer et lui dire définitivement au-revoir et bon voyage vers le ciel.

 

Le corps du défunt repose dans un beau cerceuil dans la maison, autour duquel sont disposées des bougies et des fleurs artificielles. La veuve est en noir dans un coin de la pièce, sur un petit matelas, avec quelques autres veuves qui la soutiennent. Elle restera habillée de noir ou de blanc pendant 1 an. (Dans les villages de certaines ethnies, après avoir passé une semaine enfermées seules dans leur chambre, les veuves doivent rester habillées de noir et ne parler à personne pendant 2 ans…).

 

Karine m’emmène donc au cercueil pour que je puisse « saluer son père » et présenter mes condoléances à sa mère (surtout ne pas la toucher ou lui tendre la main me précise Karine…).

 

Ensuite, on va s’asseoir sur une chaise de plastique blanc avec d’autres jeunes dehors. On discute et on ne fait rien. On discutera plus ou moins et on ne fera rien pendant toute la nuit et pendant toute la journée du samedi.

 

Quelques hommes jouent les balafons (un instrument en bois sur lequel on tape). Ils joueront toute une partie de la nuit et tout le samedi. Pendant la veillée, des gens dansent au rythme des balafons. Même Karine danse et m’entraîne dans ces rythmes. On rit, on boit, on danse et on mangera. Pourtant la souffrance et la tristesse sont bien là.

 

Vers vraiment je n’en peux plus. Je n’ai qu’un rêve : rentrer chez moi et me coucher. Il me faudra attendre encore pour réaliser mon rêve… Karine me montre un coin dans une pièce vide où je peux m’allonger. Je m’allonge donc parterre, entourée de quelques femmes qui bavardent.

En présentant mes condoléances à la mère de Karine, celle-ci m’avait dit ‘ici, c’est le campement, un grand campement qui commence ». Effectivement…

Dehors, les gens sont assis sur les chaises. Certains s’assoupissent assis, d’autres s’alongent dans l’herbe, d’autres discutent, dansent, tandis que les musiciens continuent à frapper sur leurs balafons pendant que les mama sont derrière la maison et cuisinent, parterre sur les feux de bois, dans leurs grandes marmites. Elles cuisineront toute la nuit et toute la journée du lendemain… Lorsque les musiciens s’arrêtent ou font une pause, c’est la sono qui prend le relai. Des rythmes endiablées avec des paroles religieuses, le son à fond (puisque les Camerouais aiment l’ambiance). Cette ambiance berce mon sommeil…

 

A du mat’, Karine vient me réveiller. Je me lève. J’obéis. Je me mets un peu d’eau sur le visage pour tenter de me réveiller et on va s’asseoir sur nos fameuses chaises blanches, avec ses quelques amies. Karine va piquer un poisson frit chez ses « tantes » pour moi. Je mange mon poisson. (on ne refuse jamais de la boisson ou de la nourriture… C’est une offense sinon.). On attend. Les cérémonies traditionnelles doivent commencer à Vers je tombe à nouveau. Ne rien faire ne m’aide pas à rester éveillée. Je suis tellement mal que je dis à Karine que je retourne dans la pièce. Je m’allonge de nouveau. A je me lève. Je sais que la cérémonie doit « bientôt » commencer.

 

A tout le monde est assis sur sa chaise blanche et certaines personnes se lèvent, vont au milieu de l’assemblée et s ‘expriment en langue. Chaque personne qui prend la parole ne le fait pas par hasard. Chacune a une place particulière dans la lignée, ou un rôle special sur le plan professionnel ou personnel. Tour à tour, les personnalités des familles prennent la parole pour demander à l’assemblée qu’est-ce qu’il est arrivé au défunt, pourquoi Pierre est mort. Dans chaque discours, on comprend le lien entre celui qui s’exprime et le défunt. C’est comme une pièce de théâtre. Ma voisine me traduit un peu mais j’ai du mal à bien comprendre. Tout ceci est tellement loin de ma logique ! Tant de choses m’échappent ! C’est fou d’être avec des gens qui sont à la fois si proches et si loin de soi, si semblables et si différent de soi…

 

Ces questionnement durent environ. Ensuite, l’assemblée des chefs de familles et autres personnalités importantes, se retirent. Elles vont délibérer pendant pour trouver ce qu’on va dire aux gens concernant les circonstances du décès de Pierre.

 

Pierre est en fait mort à cause de la sorcellerie[1]. Des gens jaloux de sa réussite sociale, professionnelle et familiale lui ont jeté un sort. Il a souffert pendant 10 ans et tous les médicaments, les rites, les « sorciers blancs » (qu’on oppose aux « sorciers noirs ») n’ont rien pû faire contre la malédiction jetée. Mais on ne peut pas dire ça aux gens, sinon, ça les attriserait trop et ça mettrait trop de rancœur dans leur cœur. L’assemblée se concerte sur la version qu’on va adopter pour expliquer aux gens pourquoi et comment Pierre est mort.

 

plus tard, la version finale est adoptée : on dira à tout le monde que Pierre est mort d’un cancer du sang, en gros. Pendant ce temps, nous étions assis sur nos chaises blanches ou dans le gazon, à discuter et à somnoler… Attendre, attendre, et encore attendre. Attendre les paupères lourdes, attendre le ventre vide et la gorge sèche. Attendre le corps poisseux et humide de sueur. Et encore attendre. C’est mon calvaire de la journée.

 

A devait commencer la messe. Elle commence au retour de l’assemblée délibérante : à Un prêtre blanc prend la parole, en français. Je me réjouis. Enfin un peu de français ! Mais ceci fut bref. Le vieux prêtre polonais est vite relayé par son homologue camerounais qui continue la cérémonie en langue. Je me lève, je m’asseoie, je fais le signe de croix, je m’assoupie sur ma chaise blanche, je demande parfois des explications à ma voisine, je me lève, je m’asseoie, je fais le signede croix… Si encore je n’étais pas si fatiguée je pourrais encore prier ! Mais là, la fatigue est telle que mon esprit est incapable de faire quoi que ce soit. Je suis donc obligée d’attendre, et de prendre mon mal en patience.

 

A des défilés m’éveillent un peu. Des hommes ou des femmes se mettent en ligne et trotinnent en esquissant quelques pas de danse en agitant une feuille de palmier de la main (symbole de la paix). Ils se dirigent vers le tombeau du défunt, pour lui dire un dernier au-revoir. La lignée des notables du villages, la lignée des sœurs de la veuve, la lignée des collègues du défunt, la lignée des cousins et plein d’autres lignées défilent à leur tour et se laissent entraîner par les rythmes des balafons.

 

Le temps passe avec une lenteur alarmante. Ce que je vis est à la fois merveilleux (sur le plan de la découverte et de l’échange culturels) et très pénible à la fois.

 

A c’est l’heure des témoignages. Des personnalités vont se relayer pour parler du défunt, louer ses qualités, louer ses nobles actions réalisées dans sa vie, louer sa grandeur, sa générosité, son sens du travail, sa clairvoyance, son humanisme etc. Mi-français, mi-ewondo, ceci me permet de suivre un peu ce qui se dit de cet homme exceptionnel…

 

A c’est enfin l’inhumation. Le moment le plus triste, l’apogée de la tristesse pour tout le monde. Ce moment est très bref. Seule la famille retreinte assiste à la mise en terre du cercueil. Déjà, les mama apprêtent les buffets et les boisson. Quelques cris, quelques évanouissement et puis les gens s’alignent vite pour avoir leur part de nourriture et de boissons. Je m’aligne à mon tour : je n’en suis pas fachée car depuis le matin, je n’ai rien mangé à part un petit poisson frit. Je ne sais pas comment ils font, surtout ceux qui sont le plus touchés par le deuil (comme Karine). A peine ils viennent de vivre le moment le plus triste du deuil, que leur esprit s’agite. Les yeux encore embués de larmes, ils s’assurent que leurs invités mangent et boivent. Car c’est central. Il faut manger et boire pour honorer le mort. Certaines personnes ne sont venues que pour cela. Notamment les gens du village qui sont très pauvres et qui n’ont que l’occasion de manger de la viande et de boire du vin lors des deuils. Ils viennent alors avec leurs sacs plastiques pour faire les réserves… Mais pas seulement. Même des gens ayant l’air très respectables, des soi-disant amis (ies) ou cousins (eux-mêmes te diront qu’ils sont frères car le terme de « cousin » marque une distance selon eux) ne viennent que pour manger et boire….

 

A 19h30, le moment que j’attends depuis de si longues heures, depuis des heures interminables, arrive ENFIN : l’oncle de Karine me dit qu’on y va et qu’il me ramène chez moi. Intérieurement, ma bonheur est indiscible. Mon rêve va enfin devenir réalité, je vais enfin prendre une bonne douche fraîche et retrouver mon doux lit ! ! Je monte dans la voiture et on part. Dans la voiture, je suis frustrée : mon esprit si épuisé ne me permet pas d’être bien présente aux discussions pourtant bien intéressantes (sur la socellerie notamment et les « vraies » circonstances de la mort du père de Karine). En arrivant sur Yaoundé, mon bonheur grandit. Je crie intérieurement « ENFIN ! ENFIN ! ». Mais soudainement l’oncle de Karine dit « bon, on va juste prendre une dernière bière et après, au lit ». A cet instant précis, j’ai l’impression que le ciel s’écroule sur ma tête. Qu’on veut m’achever. J’ai envie de pleurer. NON ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! Je n’en peux plus des bières ! ! ! ! ! ! ! Je veux rentrer ! ! ! ! ! J’en ai marre de toutes vos histoires ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! ! Franchement, c’est comme si on m’assenait un coup de massue sur la tête. Je sais que je ne peux pas refuser. Que ce serait pris comme un offense pour le défunt. J’essaie de dire à demi-mots que je préfère rentrer, mais j’abandonne vite car je sens que je ne pourrai m’y soustraire. Alors, encore une fois, pour Karine, j’accepte ce calvaire. Et on va dans un bar à pute. Un des bars favoris de Pierre (apparemment, ce qu’il aimait dans ce bars, c’est entendre les prostituées négocier avec leurs clients –avec ou sans capote, le pris triple- et puis le sexe, c’est comme les babouches ou les tomates, ça se négocie et le prix final finit toujours par se diviser par trois…). Je demande si ça offenserait Pierre si je prenais un jus de fruit plutôt qu’une bière. On me dit que Pierre n’aimerait pas trop ça mais que ça passe. Le jus m’apporte un peu de sucre et me permet d’être un peu active dans les discussions qui sont intéressantes. On continue à parler du défunt…  Puis on se lève et on remonte dans la voiture.

 

Je suis conduite en bas de chez moi, je monte les escaliers avec une joie indiscible, je me douche, je saute dans mon lit, je serre mon nounours et je tombe dans les bras du marchant de sable…

 

 



[1] La sorcellerie est quelque chose de très présent ici. Tout le monde y croit, même le plus éduqué et le plus haut placé. On raconte que des femmes couchent avec un serpent une fois par semaine et que celui-ci leur crache des billets, ce qui leur permet de faire vivre leur famille. Leur mari accepte donc de céder la place au serpent une fois par semaine pour la bonne cause. On raconte que des personnes ont leur pouvoir de faire voler leur esprit. Pendant la nuit, leur esprit sort de leur corps pour aller tuer des gens, faire des combats sprituels dans les airs, voyager… D’ailleurs, ceci explique que de nombreuses personnes ne mettraient jamais de moustiquaires au-dessus de leur lit, même si on leur offrait : ça empêcherait leur esprit de s’envoler… On ne peut se délivrer des mauvais esprits, lorsqu’on est possédés, que par un prêtre exorciste.

par Audrey Sirvente publié dans : audreylacamerounaise
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