Mercredi 19 décembre 2007

Les avancées du PVCOC ?

Est-ce que ça pisciculte à fond au Centre et à l’Ouest du Cameroun ?

Et ta santé, enfin retrouvée ?

Et Noël… ?

 

Autant de questions que vous me posez…

 

Alors me revoilà sur mon blog, pour le mettre un peu à jour…

 

Sachez que oui, le projet progresse. A petits pas, mais ça avance.

 

Je vous annonce d’ailleurs que ça y est, nous sommes enfin entrés dans l’ère du poisson ! Au PVCOC, on ne parle plus seulement de boue et de piquets, mais de poissons !

 

A ce jour, au Centre, on travaille avec 166 candidats et environ 70 sont en train de construire leur étang (enlever la boue au niveau de la digue et de la zone de pêche, remblayer la digue, creuser le trop plein et l’étang de service). 3 étangs sont réalisés, plein d’eau et de poissons.

 

La dynamique du moment est à la construction des systèmes de vidange des étangs (moine et tuyaux passant sous la digue). Les gens font cela avec le ciment qu’ils achètent, et le sable et le gravier qu’ils se procurent (parfois, pour avoir leur gravier, ils cassent à la main des pierres qu’ils ont récupéré à droite et à gauche…), ainsi qu’avec les moules en bois que les pisciculteurs de chaque village ont eux-mêmes construit. Grâce aux formations données, certains sont déjà indépendants dans ce travail. La dynamique est aussi marquée par les remblais de digue : c’est encourageant de voir les digues s’élever ! Je mettrai bientôt des photos sur le blog, c'est promis, afin que vous constatiez par vos propres yeux les avancées des étangs...

 

Enfin, les poissons commencent à apparaître dans les villages ! Et cela, ça fait vraiment plaisir à tout le monde. Oh… il ne s’agit pas encore de pêches dans les étangs des gens, mais on prépare le terrain. C’est-à-dire que, en ce moment, dans chaque village on prépare un ou deux anciens étangs (cad des étangs qui existaient déjà à notre arrivée, de petites tailles et mal faits…) à devenir, en gros, une pépinière à poissons. Car en attendant que chacun ait son étang de service pour produire ses alevins, il faut bien que les premiers à être prêts puissent avoir des poissons à mettre dans leur étang. On commence à donner les premières formations en sexage (séparation des mâles et des femelles tilapia afin de ne mettre que les mâles en élevage) et donc…. On commence à manger du poisson (le surplus de femelles)!

 

A mon niveau, je peux enfin dire que j’ai retrouvé la forme (depuis mi-novembre). Ce fut long mais ça y est ! Je retourne donc dans les villages avec ma moto et je recommence à avoir une vie normale (des w-end où on sort au lieu de ne faire que dormir, comme c’était le cas entre septembre et mi-novembre…). J’ai de plus en plus de satisfaction dans mon travail. Car outre le fait que je suis plus à l’aise dans la maîtrise des zones, dans mon rôle dans l’équipe projet et en brousse, ma relation avec les paysans commence à prendre une autre tournure. Ils me voient de moins en moins comme « la blanche » mais de plus en plus comme « Audrey ». Ils  me parlent beaucoup plus, et de manière beaucoup plus naturelle. Les langues se délient ! Les regards se libèrent ! Aussi, je comprends mieux ce qu’ils me disent, ce qui se cache derrière leurs mots ou leurs regards. Je pourrais dire que je comprends mieux qui ils sont et pourquoi ils font ce qu’ils font. Toutes les barrières qui sont induites par les préjugés mutuels, conscients et surtout inconscients, commencent à tomber, des deux côtés. Et ça, c’est une de mes plus grandes satisfactions. 

 

Pour les fêtes de fin d’année, j’envisage d’apporter un peu de soleil à quelques personnes dont j’admire le courage dans la lutte pour la vie. Il s’agit de Brigitte et sa famille, dans le village de Bingongog, de Ndolo et ses frères et sœurs et des lepreux de Kutaba. C’est chez Brigitte que j’envisage de passer Noël. Je leur apporterai du riz, du poisson, de l’huile et un peu de vin, des choses qu’on trouve difficilement en brousse... Je vais aussi inviter Ndolo et ses frères et sœurs (orphelins) à un bon repas dans un petit bar-resto. Enfin, je prévois d’aller dans une léproserie que je connais pour leur apporter de quoi améliorer le quotidien en l’occasion de la nouvelle année. Cette léproserie se trouvant à l’Ouest, je n’irai qu’à ma prochaine mission là-bas, en février. Si je vous dis tout ça c’est aussi pour vous inviter, si vous en avez envie, à m’aider à rendre le soleil que je m’efforcerai d’apporter à ces gens un peu plus lumineux… (dans ce cas, envoyez-moi un chèque à l’adresse de mes parents et écrivez-moi).

Une fête de Noël améliorée n’est certes pas durable sur le plan de l’estomac ou des cadeaux matériels mais par contre, ça laisse un souvenir impérissable !

 

En vous souhaitant à tous de très bonnes fêtes de fin d’année,

 

Je vous fais à chacun une grosse bise

 

Audrey

 

par Audrey Sirvente publié dans : audreylacamerounaise
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Mardi 9 octobre 2007

Le Cameroun….

 

Son odeur, un peu chaude, un peu humide, un peu vieille : c’est d’abord elle qui m’a frappée lorsque mon avion a atterri le 9 septembre à Douala.

 

Son désordre ensuite, que j’avais déjà un peu oublié (et présent même déjà un peu dans l’avion…). Ce désordre qui agace, qui met mal à l’aise, qui nous fait tourner la tête. Mais ce désordre qui donne au Cameroun toute cette ambiance qui rend le quotidien si piquant.

 

Me voici ENFIN de retour au Cameroun !

 

Ah…. ENFIN un peu d’animation : couleurs, musique, stands éparpillés, gens partout, voitures qui roulent dans tous les sens, motos qui zigzaguent n’importe comment, femmes qui se battent autour de leur poisson braisé (« il est pas bon mon poisson ????!!! Tu dis même quoi ? C’est comment ? »), hommes qui rient fort autour de leurs bières en commentant l’arrière train des jeunes filles ayant le malheur de passer devant eux, enfant qui courent ou qui vendent des petits paquets d’arachides qu’ils portent sur un plateau posé sur leur tête à 100/100 (c’est-à-dire 100FCFA le paquet), taximen qui klaxonnent pour trouver des clients, mini bus qui enfument à 100m à la ronde et derrière lesquels un autocollant ou une plaque apposée dessous la plaque d’immatriculation rassure les citoyens en proclamant que « Jésus sauve et guérit », bars qui font sourire de par leur nom « Cochon bar » « La marseillaise » « Champs Elysées bar » « Point d’achèvement bar[1] »…

 

Le tout, sous un soleil brillant et chaud parfois voilé par les averses qui transforment les énormes trous des routes de Douala en véritables piscines et les rues de Yaoundé en fleuves (nous sommes en saison des pluies, ce qui rend l’atmosphère un peu fraîche, ce qui est agréable lorsqu’on arrive juste de France).

 

« Le Cameroun, c’est le Cameroun ». Ce slogan bien connu des Africains et proclamé par les Camerounais est d’une aide précieuse pour expliquer l’inexplicable, pour clarifier le flou, pour éclairer le noir et pour rendre possible l’impossible.

 

Tout ce désordre, cette ambiance, cette société qui a ses propres lois (souvent orales, coutumières, hors du sens logique) et ses codes culturels, je les ai retrouvés d’un coup. Je ré-apprend à les aimer et à m’y faufiler avec aisance. Plus mon énergie remonte, plus mon goût pour cette vie-là augmente. Il m’a bien fallu les deux premières semaines de mon arrivée pour me reposer et reprendre le rythme camerounais! La venue d’un ami, Pierre-Henri (il devait venir en juillet à l’origine…) m’a forcé à attaquer les choses en douceur et à ne pas reprendre le travail tout de suite.

 

Ce n’est que le 24 septembre que j’ai enfourché de nouveau ma moto, avec un grand plaisir. La joie de retrouver toute l’équipe de travail était réelle et partagée. La tristesse de changer de quartier (nos locaux ont dû être transférés pour des raisons obscures et diverses) commence à se changer en plaisir de découvrir d’autres lieux, d’autres visages, d’autres petits coins où trouver des bons plats et du bon poisson braisé. Je pars souvent en repérage, comme j’aime le faire. Et je suis observée. Les gens murmurent autour de moi « Ahhh… cette fille est chez le Bassa là-bas, vers prestige » (« le Bassa », c’est le chef de notre ONG partenaire, dont l’ethnie d’origine est Bassa. Et « prestige », c’est le nom de l’hôtel juste devant nos locaux). Les hommes tentent leur chance, ils me testent. Les mamas chez qui je vais manger se réjouissent de voir une blanche manger leur nourriture. Les gens apprécient ce que je mange et la manière dont je les mange, les mets locaux, le poisson braisé avec les mains… Ils voient que je n’ai pas de mal à contre-attaquer les dragueurs, que je ne me laisse pas faire et que je connais les prix et les coutumes. Je commence donc à avoir mes protecteurs « ahhh laisse-là manger en paix ! Ou… celle-là, elle est déjà camerounaise ! Je lâche parfois quelques mots d’Ewondo (le patois de la région) pour qu’on me respecte davantage et ça marche. Les gens apprécient et commencent à m’adopter.

 

J’ai encore besoin de repos, donc je ne repartirai en brousse que plus tard. Pour l’instant, je reste en capitale et ceci me permet de rattraper mon retard et de mettre à jour de nombreux documents. Je dois calmer mon impatience de retrouver tous les paysans, qui, on me dit, demandent des nouvelles de moi à chaque occasion.

 

Cette impatience de regagner la brousse est tempérée par les sourires de ces femmes et de ces hommes qui avaient appris à me voir vivre ici et avec qui j’avais commencé à nouer des relations. Il y a d’abord le sourire, les yeux pétillants et la grâce de Denise, cette femme courageuse qui fait vivre une famille de 4 enfants grâce au yaourt qu’elle confectionne et qu’elle vend en marchant dans la rue, sa glacière sur sa tête. Il y a ensuite le visage marqué par les soucis de Mado, ce visage qui s’éclaire à mon approche, lorsque je vais lui acheter quelques tomates, oignons, papayes, oranges en rentrant du travail. Il y a aussi Ndolo, ce jeune homme dont la forme de pureté et de candeur qui émane de lui m’étonnera toujours, au vu du contexte dans lequel il vit et de la dureté de sa vie. Il y a la douceur et les attentions de Sandrine, cette jeune fille qui tenait un call box à côté de chez moi et qui a dû déménager à Douala pour se rapprocher des siens et se battre afin de subvenir à leurs besoins (père handicapé, mère absente et 3 jeunes sœurs)… Il y Angèle, cette femme pédiatre spécialisée dans les soins du cancer de l’enfant, la seule du Cameroun, qui est dans un véritable combat pour plus de justice, au détriment de son salaire[2], de sa famille et de ses rêves personnels ; cette Angèle dont j’aime tant la famille (le mari et ses 4 enfants, bien vivants) et chez qui je me sens chez moi… Il y a aussi Honoré et Annie, dont la chaleur de l’accueil marqueront durablement toutes les personnes venues me voir et ayant atterri à Douala. Et il y en a tant d’autres !



[1] Le « point d’achèvement » est la fin de la première étape du C2D, le programme de reconversion de la dette camerounaise à la France en projets de développement.

[2] Avec sa formation elle pourrait gagner le quadruple en terme de salaire, en ouvrant son propre cabinet. Mais elle choisit la justice sociale et donc elle met ses connaissances et son savoir-faire au service de son pays, dans la fondation Chantal Biya.

par Audrey Sirvente publié dans : audreylacamerounaise
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Mercredi 8 août 2007

Cela fait un mois et demi que je suis en France.

Cela fait un mois et demi que je tiens à vous raconter mes impressions sur la France lorsque je suis arrivée.

 

Au risque que cela vous paraisse périmé de le faire maintenant, je le fais car j’en ai envie depuis mes premiers pas sur le sol français.

 

Pour ceux qui s’inquiètent de ma santé, sachez que je vais mieux. Bien mieux même. Cependant, je dors encore beaucoup et je me fatigue vite. Je ne suis donc pas encore prête, malheureusement, à retourner au Cameroun. J’y retournerai lorsque j’aurai retrouvé un rythme de vie presque normal, sans dormir 12h par jour, et que j’arriverai à travailler plusieurs heures d’affilée sans être épuisée.

Au Cameroun, j’ai appris à être patiente avec les autres. La maladie m’apprend à être patiente avec moi-même, ce qui est parfois encore plus dur finalement.

 

Bon, essayons de se remettre dans l’esprit et l’atmosphère de mon arrivée en France…

On va même rembobiner le film un peu avant, au moment de mon départ du Cameroun…

 

 

Un départ précipité. La fatigue m’empêche de penser, de réaliser, d’organiser mes idées. Je rentre chez moi, dans MON pays. La joie de retrouver les miens. La tristesse de partir sans l’avoir prévu, de tout laisser d’un coup. L’angoisse de ne pas savoir ce que mon corps cache comme maladie. Pour combien de temps est-ce que je pars ? Les médecins français vont-ils trouver ce que j’ai ? Que mettre dans ma valise ? Ai-je quelque chose que je pourrais rapporter d’Afrique pour ma famille ? Si j’avais su, j’aurais comblé ma valise de cadeaux pour eux, mais là, je n’ai rien… Alors j’envoie vite fait quelqu’un au marché m’acheter des mangues, des ananas et des avocats. Et je remplis ma valise de ces fruits exotiques, en mettant quelques slips dessus et en espérant qu’ils ne fouilleront pas ma valise à l’aéroport…

 

Angèle m’emmène à l’aéroport de Yaoundé. Passées les portes vitrées, je suis seule. Debout, je dois attendre l’enregistrement de mes bagages. La fatigue pèse sur mes jambes qui se tiennent difficilement. De l’extérieur, mon mal-être se voit difficilement, et pourtant, intérieurement, dans mon corps, je suis exténuée, vidée. La lourdeur des « contrôleurs » camerounais m’exaspère. Je n’en peux plus. J’hésite sur l’attitude à adopter. Que lâcher ? Les pleurs ou la méchanceté ? J’essaie de garder mon sang froid. « Rester zen en toute circonstance ». Le leitmotiv que j’ai adopté depuis que je suis au Cameroun. Même en pareil moment, il me faut l’appliquer.

 

Enfin, me voilà dans l’avion. Cameroon Airlines. Quelles surprises me réserve encore mon vol, avec cette compagnie aérienne ? Finalement, pas grand mal. Une plus grande liberté, c’est tout. La liberté de s’asseoir où on veut dans l’avion, et même de changer de place si on change d’avis. La liberté de ne pas mettre sa ceinture lors du décollage (l’obligation d’attacher sa ceinture lors du décollage reste en effet théorique puisqu’on n’entend seulement une voix qui énonce les principes de sécurité. Tout le monde s’en fout, même les hôtesses !). La liberté de poser son sac de voyage à côté de soi (et non pas en-dessous du siège comme il se doit normalement). Et même, l’avion n’étant pas très rempli, la liberté de s’allonger sur une banquette! Je profite largement de cet avantage et, changeant de place, je m’allonge sur un lit formé de trois sièges pendant toute la durée du vol.

 

Atterrissage à Paris. Ciel gris. Légère fraîcheur malgré le soleil. Air sec. Je respire à fond.

 

« Je suis CHEZ MOI »

« Je suis AU PAYS DES BLANCS »

 

Yeux écarquillés, cœur palpitant, ces phrases ne me quitteront pas pendant plusieurs heures.

 

J’admire l’organisation de l’aéroport, les petits cafés animés, les kiosques à journaux fournis, les petites boulangeries dorées, les cabines téléphoniques occupées, les files d’attente bien droites. « Ca a l’air cool ici ». Je souris.

 

Je regarde les gens. Leur yeux surtout. Leurs gestes, leur pas, la façon dont ils se parlent entre eux. La manière dont les individus se comportent, attablés, buvant un café serré ou une petite bière. Tout, en eux, exprime une certaine vivacité, rapidité. On sent le poids de la société qui rythme les journées, qui impose ses règles de bienséance, qui imprime sa droiture dans l’habillement, qui règle la vie des gens. Ici, on n’a pas une minute à perdre. Il faut marcher vite car au pays du fromage, il faut gagner du temps. En France, le leitmotiv, c’est « Gagner du temps ». Si on a une minute, vite vite, il faut la remplir : un journal, un café. On marche en écoutant de la musique, on parle en mangeant, on téléphone en conduisant, on regarde la télé en lisant le journal, on tape à l’ordinateur en faisant des recherches sur internet… « Gagner du temps ». Ici, on ne mange pas quand on a faim, on mange des horaires. Il FAUT. C’est la règle. Je suis au pays du droit, de la loi écrite. Ici aussi il y a des codes sociaux. Mais je les connais. Je sais comment il faut être, comment il faut se comporter avec les gens, comment il faut parler avec eux. Je les comprends. Je vois leurs gestes avec un œil nouveau mais je les comprends. Je sais d’où ça vient et pourquoi ils font ça. Tout à coup, tout le savoir vivre français et le savoir être dans cette société bien réglée me reviennent dans l’esprit, et même dans le corps.

 

« Je suis chez moi ». « Chez moi… ».

 

Dès la sortie de l’avion, un policier français nous demande nos papiers. Rigueur, clarté, rapidité, class. Je suis impressionnée. Fièrement, je montre ma carte d’identité française. Un petit clin d’œil complice. Je suis chez moi. Mes compatriotes m’accueillent avec un sourire.

 

Avant de passer la douane, je fais la queue. Là, je me fais bousculer par un Camerounais. Habituée, je ne m’étonne pas et, automatiquement, ma réaction s’adapte à la situation : fermeté pour se faire respecter et humour pour faire passer le message. Mais dès le passage de la douane, un homme blanc me frôle le bras. Immédiatement, il se confond en excuses. Je suis ravie, extasiée devant tant de politesse. « Non ce n’est rien » : ce n’était plus qu’une formule de politesse : l’homme blanc ne pouvait s’imaginer à quel point je pensais ce que je disais ! Ce n’était vraiment rien ! Plus tard, je me dirige vers des toilettes. Occupés. Je fais un effort pour attendre patiemment mon tour en me disant que c’est occupé, que c’est calme mais que c’est normal et que ça va être mon tour. Effectivement, quelques minutes plus tard, une jolie femme sort. Je la trouve très class. Elle me sourit et s’excuse. Je pense « elle s’excuse de quoi ? ». Je la trouve vraiment très charmante et je me dit que les gens sont décidément très gentils ici. Je souris. Plus besoin de se demander si la situation est normale, quelle attitude adopter dans ce cas, que faire, que dire etc. Ici, je connais les codes sociaux et la société est bien réglée, régulée, droite. Je peux donc baisser ma méfiance et ranger mes « armes intérieures ».

 

Je me laisse tenter par un kiosque à journaux, décidée à acheter une carte téléphonique. Je me mets dans la queue. Je me force à rester calme et confiante. « Oui, mon tour va venir normalement, sans que j’aie besoin de m’imposer. Personne ne va me passer devant ou me bousculer. La vendeuse s’adressera à moi quand mon tour viendra. » Effectivement, ça se passe comme ça. Rapidement, la vendeuse me dit bonjour. « Je voudrais une carte téléphonique s’il vous plait ». Alors, d’un coup, elle me répond avec une rapidité surprenante en me demandant quel type de carte je veux. Car il y a celles qui blablabla et celles qui blablabla. La vitesse de ses paroles, leur cohérence et leur clarté, la vivacité de sa voix me laissent pantoise. Je ne comprends rien à ce qu’elle me dit. Après l’avoir fait répéter, je réponds au hasard car je ne comprends toujours pas. Puis, fièrement, je sors ma carte visa, et je l’introduis dans la machine ! Un an que ça ne m’était pas arrivé de payer ainsi…

 

Ensuite, un peu perdue, je vais aux renseignements. Je ne trouve pas ma correspondance pour Strasbourg. La dame à qui je m’adresse comprend bien ce que je dis et répond exactement à la question que je lui pose, de façon rapide, et me donne le renseignement que je cherche. Quelle efficacité ! Je suis émerveillée ! J’avais perdue l’habitude qu’on me réponde exactement à la question que je pose et qu’on me donne la bonne réponse…

 

Une blanche au milieu des blancs. Je passe enfin inaperçue. Je suis chez moi, je fais ce que je veux.

 

Avoir soif. Trouver un robinet. Et étancher sa soif. Des choses simples, et si agréables ! La redécouverte de sensations, de plaisirs !

 

Je ne comprends pas trop pourquoi les gens marchent si vite. « Où est-ce qu’ils vont pour être aussi pressés ? Qu’est-ce qu’ils ont à faire de si important ? » me dis-je… Ici, on ne rigole pas. On fonce. On y va. On va droit au but. On exécute sans discuter. On ne marchande pas. Efficacité. Rigueur.

 

Oui, je suis chez moi, au pays des blancs. Mais mon esprit est encore plein du Cameroun et des Camerounais qui me sont chers. Je suis encore pleine du désordre continuel, de l’ambiance très animée et colorée des rues de Yaoundé…

 

Arriver à Strasbourg et prendre l’autoroute jusqu’à Metz, puis les routes nationales et les petites routes vers Marly me donne une impression très forte, qui me restera longtemps. L’impression d’être dans un jeu video. Des routes bien droites, bien propres, bordées par des maisons bien alignées et toutes pareilles. Des voitures silencieuses qui brillent de mille feux, qui roulent bien droit, qui s’arrêtent au feu rouge calmement, automatiquement, en laissant un espace par rapport au véhicule devant. Des véhicules qui repartent quand c’est vert, calmement, automatiquement, sans klaxonner, sans essayer de passer à tout prix en empruntant n’importe quel chemin, entre des poteaux, des troncs d’arbres, des panneaux, des trottoirs. Calmement, automatiquement. « Où sont les gens ? » « Que font-ils ? ». Des rues vides. Des trottoirs quasi vides. Si on voit quelqu’un, il est assis à un arrêt de bus, il promène son chien ou il va à un endroit bien précis, dans un but défini, faire quelque chose qu’il a planifié et qui va arriver comme il l’a prévu. Propreté. Netteté. Précision. Exactitude. Efficience. Rapidité.

 

Je pense à Monique, Julienne, Brigitte, ces femmes paysannes que j’admire ; à Innocent, Ndolo, Jean-Marie, Robert, ces hommes courageux, tous ces gens que j’aurais tant aimé emmener avec moi pour leur faire découvrir le pays des blancs…

par Audrey Sirvente publié dans : audreylacamerounaise
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Lundi 2 juillet 2007

Bonjour!

 

Les aventures d'"Audrey la camerounaise" se prolongent, encore à ce jour.... de manière inattendue... en France, dans sa terre natale, la Lorraine!!

 

Pourtant, au PVCOC (le projet de pisciculture sur lequel elle travaille) est en train de connaître une dynamique nouvelle : construction de buses (tuyaux d'évacuation de l'eau pour vidanger les étangs), de moines (système de vidange de l'étang)... Toutes ces formations données aux paysans sonnent comme une concrétisation de leurs étangs et on peut sentir un enthousiasme nouveau, un renouveau de dynamisme... Ils peuvent s'apercevoir que, effectivement, le PVCOC est aussi là pour donner des formations et que les buses et les moines dont on parle depuis le début sont une réalité. Soudainement, le fameux moule de moine et moule de buse en bois dont on évoque le caractère indispensable depuis le début se concrétise. Les paysans, qui doivent cotiser pour en construire un qui servira pour tous les pisciculteurs du village, voient enfin à quoi ça ressemble (on amène souvent les moules du projet pour faire la première formation). Soudainement, trouver 5000FCFA (8 euros) pour acheter un sac de ciment (qui servira à construire 4 buses, sachant qu'il en faut environ 8, ou un étage de moine, sachant qu'il en faut 2 ou 3, ou la semelle, fondation du moine) n'est plus un problème énorme et des solutions sont trouvées pour se procurer la denrée précieuse. On n'hésite même plus à dépenser 500FCFA de plus pour avoir du matériel de bonne qualité. (Oui, car le ciment chinois coûte 4500FCFA, mais il est aussi moins solide....)

 

"Mon voisin a sa buse, moi aussi je dois l'avoir!".

 Effet d'entraînement...

 

Lorsqu'elle a dû quitter son pays d'accueil, le Cameroun, Audrey a même laissé deux étangs en eau et empoissonnés! Oui, le chef d'Ottotomo et une villageoise, Anastasie, avaient enfin fermé leurs étangs (pourtant ils n'avaient pas beaucoup de travail à réaliser puisque leur digue était déjà faite, grâce au passage de la voie de chemin de fer dans leurs bas-fonds, construite par les Allemands au XIXè ) et la coordination du projet (chef de projet+chef adjoint+Audrey) était passée dans la zone avec des petits tilapias et des hemichromis (poissons prédateurs destinés à contrôler la population de tilapias et à garantir ainsi une bonne croissance de ces derniers) pour empoissonner les étangs[1].

A Essambet, deux pisciculteurs avaient commencé à mettre un peu de terre pour élever leur digue! Dans tous les villages, les paysans en sont encore à nettoyer l'endroit où passera la digue et l'assiette, lieu de récolte des poissons lors de la vidange. Débroussailler, retirer les troncs qui jonchent le sol, creuser la boue, déraciner des troncs d'arbres est un très gros travail. Et entre les deuils, les maladies, la culture des champs, les petits travaux divers et toutes les activités politiques et sociales des villageois, ce n'est pas facile de travailler dans son site piscicole... Surtout lorsqu'on ne sait pas tellement à quoi ça va ressembler et ce que ça va rapporter puisqu'on est les premiers à faire de la pisciculture de cette manière...

 

C'est toute la problématique de l'innovation technique... et des pionniers...

 

Bref, lorsqu'Audrey dû partir, ça bougeait au PVCOC!

 

Mais parfois, le corps rappelle qu'il est plus fort que l'esprit ou l'enthousiasme. Il rappelle qu'il a ses limites.

 

La fatigue me pesait un peu depuis le début du mois de mai. Quelques microbes m'avaient affaibli. Et je n'ai pu résister, le palu m'a eu fin mai. Et ce mauvais palu m'a complètement cassée. Alors que normalement, avec un bon traitement, on s'en remet en une semaine, moi, un mois et demi plus tard, je n'en suis toujours pas complètement remise. Trois semaines après cette crise de paludisme, je dormais toujours 20h sur 24. On a décidé de me rapatrier en France pour faire des analyses et voir si mon corps n'enfermait pas un mauvais virus. A ce jour, j'attends toujours le résultat de certaines analyses mais les premières sont normales : mon corps a l’air d’être sain. Je vais mieux mais je dors toujours beaucoup et mon corps est encore trop faible pour pouvoir remonter sur ma moto et filer en brousse, à mon grand regret...

 

L'objectif de cet article était de vous raconter mes premières impressions en rentrant de France mais cette longue introduction m'a fatiguée...

Je vais donc me reposer un peu avant de continuer...



[1] Précisons que le projet n'apportera pas d'alevins dans chaque étang. On a fait cela car c'était le début.  Les paysans sont en effet censés être complètement autonomes : "bientôt", ils auront chacun leur étang de service, qui servira de "pépinière à poissons". Et en attendant que chacun ait son étang de service, on s'appuiera sur l'entraide entre villageois. "On t'apporte les premiers poissons mais toi tu donneras des alevins aux prochains pisciculteurs prêts à empoissonner"... Un contrat. Depuis le début, on fonctionne avec les paysans sous la règle du contrat. Eh oui, la France est une société du contrat, qui plus est écrit, on trouve que ça marche plutôt pas mal... Donc on exporte le système. On trouve que c'est un système juste, loyal et responsabilisant. Avant de travailler dans une zone, on signe donc un contrat avec les paysans. Chacun s'engage. Chacun sait donc à quoi s'attendre. Et en cas de déviance, on peut rappeler les termes du contrat...

par Audrey Sirvente publié dans : audreylacamerounaise
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Mercredi 28 mars 2007

Depuis longtemps je voulais répondre à la question que tant d’entre vous se posent : « Mais que fait-elle là-bas, au Cameroun ? Est-ce qu’elle contribue vraiment au « développement durable », terme qui lui est si cher ? »…

 

Je vais commencer par répondre à la deuxième question. Oui, je crois que je contribue vraiment au développement durable. Car le projet sur lequel je travaille est destiné à améliorer le revenu et la nutrition des populations pauvres des villages camerounais. Le PVCOC (pisciculture villageoise rentable du centre et de l’ouest du Cameroun) est un projet monté par une association française qui développe la pisciculture en Afrique tropicale (APDRA-F). Grâce à cette assoc, plus de 800 pisciculteurs se sont déjà installés en Côte d’Ivoire (au bout de 10 ans de projet) et 500 en Guinée (après 6 ans) : l’expérience de l’APDRA-F a donc été démontrée.  Au Cameroun, on travaille en partenariat avec 2 ONG Camerounaises, une à l’Ouest et une au Centre. Notre principal bailleur est l’Union Européenne (elle finance à 75% le projet, sur sa ligne ONG-PVD). Vient ensuite la région Lorraine puis quelques autres asso/organismes.

 

Dans le PVCOC, je suis chargée du suivi-évaluation. A priori, ça ne veut rien dire. Mais en fait, c’est vraiment ça que je fais !

 

Je suis et j’évalue :

-          L’avancée des travaux des « pisciculteurs en devenir ». Ceux-ci sont en train de construire leurs étangs. C’est un boulot très dur. Il s’agit de barrer un cours d’eau dans un bas-fond pour faire un étang de 2000m² au minimum. Ils font cela avec les mains et des outils très rudimentaires seul, en famille, en groupe de travail…

-          L’évolution de la dynamique de groupe de nos pisciculteurs. Lorsqu’ils démarrent le projet, ils ne sont pas en groupe. Progressivement, ils en forme un. On les amène à s’organiser et à se structurer.

-          Le travail des animateurs. Eux passent chaque semaine dans un village pour guider le travail des gens, sur le plan technique surtout. Je regarde s’ils font bien leur travail, s’ils parviennent à bien faire passer les messages aux gens etc.

 

Pour cela, je tiens à jour des outils de suivi-évaluation (comptes-rendus de mission que me remettent les animateurs, enquêtes socio-économiques, fiches de suivi des candidats etc).

 

J’essai d’avoir un œil observateur et de prendre du recul par rapports aux événements tout en ayant une vision globale du projet pour faire des critiques constructives, vérifier que la démarche du projet est bien suivie, que le étapes sont bien respectées afin que le travail s’améliore.

 

L’objectif est bien de lutter contre la pauvreté et de manière durable. Pour cela, nous n’apportons aucun financement ; seulement un appui technique et un suivi régulier. Le but est de rendre autonomes les villageois, de leur transmettre toutes les techniques afin que lorsque le projet se terminera (dans 4 ans), les pisciculteurs soient à même d’enseigner ce qu’ils ont appris à d’autres candidats. Si tout se passe comme nous l’esperons, notre action devrait faire un effet « boule de neige » : on lance les choses, et après, la boule roule toute seule et grossit sans cesse.

 

Les Camerounais sont très friands de poisson. C’est la protéïne de base. Ainsi, les gens sont très motivés par le projet. Ce qu’ils cherchent d’abord, c’est du poisson pour manger. Ensuite pour vendre et améliorer leurs revenus (le poisson, ça peut rapporter 4 fois plus que le cacao ! En plus, pour produire le cacao, on utilise plein de produits chimiques et la terre s’appauvrit avec le temps ; alors que nos étangs sont vraimet naturels, on ne nourrit même pas le poisson, on ne met rien dans l’étang et en plus ça permet d’exploiter les bas-fonds, qui sont souvent inutilisés par les gens et en plus plus, l’étang se bonifie avec le temps et produit de plus en plus ! C’est vraiment un projet PLUS PLUS quoi !).

 

Donc ma semaine se déroule ainsi : le lundi, je suis au bureau. On décortique les comptes-rendus de mission avec les animateurs, on fait le bilan de la semaine écoulée et la programmation de la semaine à venir. Le mardi environ, je pars en brousse et je rejoins un animateur. Je suis son travail et je vais aussi voir les gens pour discuter avec eux, voir leur site etc. Il m’arrive aussi souvent d’animer des réunions, sur un ou plusieurs thèmes. Je passe 2, 3 ou 4 jours dans un village, ça dépend. Je fais alors 1 ou 2 villages par semaine.

 

Voilà, en gros, c’est ça que je fais.

 

J’espère que vous êtes satisfaits de ma réponse !

 

Je vais mettre quelques photos pour illustrer mes propos à ce sujet. Cf rubrique « PVCOC ».

 

par Audrey Sirvente publié dans : audreylacamerounaise
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